Journées Théâtrales de Carthage 1983-2016

Le Festival International des Journées Théâtrales de Carthage JTC est un carrefour de rencontres entre les théâtres du Sud, l’Afrique et le Monde Arabe d’une part et, d’autre part, avec les théâtres du Monde. Cette personnalité exceptionnelle et singulière, en fait un véritable maillon majeur du dialogue des cultures : Échanges d’expériences, découvertes de nouvelles sensibilités, de nouvelles esthétiques, de nouvelles démarches. Dialogue Sud-Sud et Sud Nord, à partir des Créations Théâtrales qui mettent l’Humain et ses défis au cœur de toute démarche novatrice. Ce dialogue, de plus en plus indispensable à la paix dans le monde, se traduit par la programmation des œuvres théâtrales les plus intéressantes en termes esthétiques et éthique, mais aussi à travers des créations communes en coproduction, des colloques, des ateliers, des rencontres professionnelles et des hommages aux aînés.

Né en 1983, en plein mouvement revendicatif intellectuel, politique, syndical et artistique pour une quête de plus d’initiative de la Société civile et moins d’intervention de l’État ;  construit sur un fond d’affrontement entre les promoteurs tunisiens du théâtre indépendant et la structure éculée et vieillissante du théâtre public (troupes permanentes), les JTC ont été conçues comme une réponse à la volonté des créateurs tunisiens d’ouvertures nationales et internationales. Concrètement, en décembre 1983, le Ministère de la Culture s’était senti obligé de reprendre l’initiative face à la création de l’Union du Théâtre Indépendant qui devenait de plus en plus revendicatif ; il avait ainsi fondé une nouvelle institution appelée Le Théâtre National Tunisien.  L’une des premières actions du TNT a été de fonder les Journées Théâtrales de Carthage.

Depuis, les JTC qui ont commencé comme un festival à compétition, sont devenues la plateforme la plus importante des rencontres théâtrales arabo-africaines. Depuis 2005, les compétitions ont cédé le pas à un esprit de rencontres de plus en plus marquées par la présence Internationale des formes de création les plus novatrices.

Avant l’avènement du 14 janvier 2011, les JTC obéissaient fortement, au niveau de la programmation, des choix, des sujets de colloques, de la nature des invités à un contrôle très serré des instances du Ministère de la Culture, même si ce contrôle était le plus souvent discret ou sournois. Certains artistes et certaines personnalités intellectuelles tunisiennes ou étrangères étaient évités ou véritablement marginalisés. Aujourd’hui, la direction artistique des JTC jouit d’une liberté totale et le Ministère n’exerce aucune sorte de pression ni d’intervention dans les modes d’organisation ou dans les choix artistiques.

Les JTC sont à l’écoute très attentive des nouveautés esthétiques en relation avec les préoccupations de l’Homme d’aujourd’hui là où il se trouve. Le théâtre est un thermomètre des grandes mutations, des dérives, des risques, des craintes, des aspirations de l’humanité toute entière. Partout dans le monde on célèbre le culte de la liberté qui risque de nouveau à être usurpée par les nouveaux pouvoirs fascistes ça et là. Les pouvoirs autocratiques ou théocratiques qui pointent un peu partout sont systématiquement repris par les dramaturges à l’écoute des dérives du monde. Ainsi en est-il des reprises de l’œuvre de Shakespeare où les pouvoirs du vice sont remis au diapason de l’actualité ; ainsi en est-il d’un pan très large de la création africaine et arabe. Les affres vécues par le peuple syrien sont passées au crible (Hak de Amal Omrane) (Je ne m’en souviens plus Wael Ali); l’exil massif en Europe fait l’objet de plus d’une création, les risques nazis de même. De grands noms du cinéma de la résistance sont sollicités pour un renouveau de la scène théâtrale (Je suis Fassbinder Stanislas Nordey et Falk Richter, Les Damnés de Visconti revisité par Ivo Van Hove). Le théâtre documentaire à la manière de Milo Rau prend des dimensions rarement atteintes avec « Five Easy Pieces » qui retrace – avec des enfants de 6 à 14 ans- les affres vécues par les victimes du tristement célèbre Marc Dutroux.

Le monde se durcit, les forces de la destruction se déchaînent, le théâtre réagit de plus belle. C’est la conscience vive de l’humain face à la chosification commerciale du monde.

À l’échelle nationale, les JTC ont su depuis la dernière session se frayer les chemins d’une décentralisation totale. De grand Festival International gentiment circonscrit à la capitale, nous avons pu faire une très large décentralisation qui a touché un nombre trois fois plus important de spectateurs que celui de la capitale (74000 élèves, 30 000 spectateurs étudiants et tous publics dans les régions).

Sur le plan International, l’impact Régional s’étend plus loin que le Maghreb. Certes, le Maghreb et le Monde Arabe plus largement constituent l’un des piliers de la présence théâtrale des JTC, mais il faut mettre en valeur la dimension africaine de ce Festival. En tant que plateforme de rencontre des créations de l’Afrique et du Monde Arabe avec les Théâtres du Monde, les JTC sont un événement très original et très singulier.

Les JTC 2015, 17ème session, a été l’occasion d’offrir aux artistes tunisiens la possibilité de travailler en étroite collaboration avec des artistes du monde. Cette option a permis de créer deux œuvres originales en coproductions, l’une avec la France l’autre avec l’Italie, et deux reprises, l’une avec la Belgique et l’autre interarabe (Tunisie, Maroc, Syrie, Égypte). Nous avons coproduit une création de la Vie est un songe de Caldéron, mise en scène par David Bobée, Hafiz Dhaou et Aïcha Mbarek. Ce fut une magnifique occasion de reprise de ce grand texte du répertoire sous le signe de la danse, des jeux acrobatiques et de la fête des lumières, dans une scénographie quadri frontale, spécialement créée par D. Bobée pour cette œuvre. Avec le Teatro dellArgine De Bologne nous avons initié une création qui sort des sentiers du théâtre frontal. Temps et espace ont été conçus dans les grottes troglodytes de Matmata où nous avons célébré la préouverture  du Festival. À l’initiative du directeur des JTC et à partir d’un canevas qu’il a proposé, une équipe tuniso italienne a été constituée pour réaliser un spectacle itinérant, sur une dramaturgie de Ridha Boukaddida et une mise en scène mixte, d’Andréas Paoulucci et Moez Mrabet.

Les deux reprises sont celles des Contes des Sages du Désert, montées en Belgique et reprises avec l’équipe du Centre Dramatique de Gafsa, et Les péchés du Succès, œuvre écrite et mise en scène par Mériam Bousselmi qui a reçu les ovations du public en préouverture à Sousse et Sfax avant d’arriver à Tunis.

Aujourd’hui, les échanges au niveau de la formation, de la production, de la programmation contribuent vivement à mettre en évidence la communauté des inquiétudes, des espérances et des défis. En ce sens, une création arabo-africaine est en cours de réalisation pour l’ouverture des JTC 2016.

Une préouverture régionale se fera à Sfax dans le cadre du grand événement panarabe, Sfax Capitale Culturelle Arabe. Un Festival entier de théâtre arabe avec une création originale arabo-africaine, et toute une programmation diversifiée, théâtre, animations, colloque etc. sera organisé du 12 au 26 novembre, dans le sillage des JTC.

À chaque créateur son génie. Nous assistons cette année au 400ème anniversaire du décès de Shakespeare. Chacun y va de son inspiration. Rares sont les mises en scènes muséologiques, ce qui offre un large champ à l’expérimentation et au renouvellement, actualisation des thèmes shakespeariens.

Les JTC organisent en 2016 des rencontres professionnelles qui réunissent tous les programmateurs africains, un nombre important de programmateurs arabes et un nombre croissant de tourneurs de spectacles européens ; directeurs de théâtres, responsables d’organismes, directeurs de Festivals etc. Depuis deux ans, nous entreprenons une politique soutenue de réseautage de networking pour agrandir l’assiette de la présence internationale des programmateurs aux JTC et pour en faire la plus grande plateforme d’échanges Sud – Nord. En 2016, plus de 100 programmateurs sont invités aux rencontres professionnelles et au marché du théâtre des JTC ; la plupart d’entre eux ont répondu positivement.

L’art est synonyme d’humanité. L’humain est passé du stade de primate à l’état sauvage à l’humanité progressive, faite d’émotions, de sentiments, de langages, de cultes et de reconnaissances des valeurs humaines, par la grâce et par le truchement de l’art. En témoignent à l’âge rupestre les dessins et peintures, les signes et symboles sur les parois des grottes. En témoignent aujourd’hui les corps, les cris et les écrits des artistes qui s’érigent contre la marchandisation de l’Homme, qui résistent à la prolifération massive des valeurs marchandes en développant des valeurs d’échanges, des valeurs éthiques et esthétiques.

L’idéal d’un théâtre comme Art Total ne date pas d’aujourd’hui ; il remonte pour le moins au mouvement dada au début du siècle pour ne pas le rapporter au mouvement des avant-gardes de la fin du 19ème siècle. Ce qui donne cette impression d’un spectaculaire développement multidisciplinaire du théâtre, c’est la multiplication des solutions technologiques, la prolifération du digital, la reconnaissance publique des hybridations théâtre danse (l’école de Pina Bauch et de ses émules) ou encore des effets acrobatiques du cirque. Plusieurs artistes tunisiens expérimentent peu ou prou ces nouvelles tendances, parfois au dam des puristes. La scène tunisienne, maghrébine et arabe de manière plus générale s’enrichit beaucoup de telles tendances, surtout quand elles obéissent à une cohérence esthétique d’ensemble.

La Tunisie est depuis plus de trois mille ans une terre de civilisation, de culture et de création. C’est dans notre pays que naquit le premier romancier du monde Apulée, le premier philosophe de l’Église, Saint Augustin, le premier ingénieur agronome, Magon,  avec ses 23 volumes de connaissances sur l’irrigation, la plantation de l’olivier, de la vigne et des cultures maraîchères, les systèmes de greffes et de taille. C’est à Carthage que fut rédigée et respectée la première constitution en terre d’Afrique.

La Tunisie avec toutes les civilisations, les langues, les confessions qui se sont succédé est une grande mosaïque culturelle qui ressemble autant aux rives nord de la méditerranée qu’à l’Orient et à l’Occident. Ariel Zitoun l’a appelée à juste titre, le nombril du monde. Cet héritage de biens culturels matériels et immatériels est incommensurable. Il est pris en charge par les générations d’intellectuels et d’artistes qui veillent à la fructification de ce terreau.

Tunis capitale est l’un des fleurons de la création artistique, de la vie culturelle et de la production intellectuelle de Tunisie ; mais partout dans le pays, dans tous les domaines, l’épaisseur créative est très importante.  La création tunisienne en matière de cinéma, de théâtre, de littérature, de musique, de pensée, d’arts plastiques, de danse et de toutes les autres formes connaît un épanouissement particulièrement important comparé à la taille du pays, et une excellente reconnaissance internationale.

Dr. Lassaad Jamoussi

Directeur des JTC