La 18e édition des JTC rend hommage à quatre femmes et hommes de théâtre qui se sont  consacrés au service des valeurs de l’art oratoire et ont laissé une empreinte indélébile sur la marche du théâtre dans leurs pays respectifs : la Tunisienne Jalila Baccar, l’Ivoirienne Werewere Liking, l’Algérien Mohammed Adar, et le togolais Béno Sanvé. Quatre parcours jalonnés, de passion, de création, d’abnégation, de sueur,  de lutte pour que vive le théâtre en Afrique et dans le Monde Arabe sous le signe du renouvellement esthétique et éthique.  Une coutume, peut-être mais le contenu et la forme  de cet hommage seront différents.

Un hommage à titre posthume est aussi rendu à Moncef Souissi, qui a tant fait pour les théâtres tunisien et arabe, à Saïda Sarray, une jeune femme qui avait tout l’avenir devant elle, à Ahmed Snouissi, magistral dans ses différents rôles, à Ahmed Ameur, dont la fameuse plume va manquer, et à Tayeb Saddiki, l’ami des JTC, l’un des monuments du théâtre marocain, qui a, non seulement traversé et imprégné toute l’histoire moderne de ce théâtre, mais  qui est aussi l’un des artistes les plus prolifiques et les plus créatifs du théâtre au Maroc et dans le monde arabe.

Lieu : L’entr’acte (Quatrième art avenue de Paris)

Jeudi 24 novembre 2016

  • 11:00 – 12:00: Hommage à Madame Jalila BACCAR
  • 12:15 – 13:15 : Hommage de l’artiste Beno SANVEE

Vendredi 25 novembre 2016

  • 11:00 – 12:00 : Hommage Werewere LIKING
  • 12:15 – 13:15 : Hommage Mohamed ADAR

Jalila Baccar

Jalila

 

Comédienne citoyenne militante et engagée. En Tunisie, on ne présente plus Jalila Baccar, grande artiste, comédienne, actrice, dramaturge et écrivaine.

Cette femme au regard vert perçant a su s’imposer à travers le monde, du Brésil au Japon en passant par les Etats-Unis, la France ou encore l’Allemagne. Jalila Baccar est un nom difficile à dissocier de Fadhel Jaïbi, et Fadhel Jaïbi de Jalila Baccar ?

Complémentaire, solidaires, et solides, les deux font la paire. Pourtant s’ils ne s’étaient pas rencontrés, il y aurait fort à parier que les deux auraient réussi dans les domaines auxquels ils se seraient destinés.

Le destin a fait en sorte de les réunir et de les unir pour former une entité pour le bien du

théâtre, puisque l’une couche les mots et les maux sur le papier, et l’autre sur la scène.

Jalila Baccar a toujours été discrète sur sa vie personnelle, ne mettant en avant que sa vie professionnelle. Deux femmes bien distinctes semblent forme son être : celle privée et celle publique. La femme privée est réservée, voire timide. Elle vit sa vie de femme, comme n’importe quelle femme. La femme publique est plus extravertie sans, non plus, faire de folie.

C’est la partie forte, celle qui subjugue par l’énergie qu’elle met dans son travail pour atteindre la perfection.

Pour cela, l’artiste s’est forgée une volonté de fer et une volonté de faire depuis qu’elle a intégré le Théâtre du Sud à Gafsa, en 1973.

Co-fondatrice également de la compagnie « Familia Productions », Jalila Baccar a bel et bien contribué au développement de la pratique théâtrale en Tunisie grâce à ses nombreuses créations dans lesquelles, elle a assuré la dramaturgie et a fait partie de l’équipe artistique.

 « Familia », « Les amoureux du café désert », « Soirée particulière », « A la recherche de Aïda », « Junun », « Araberlin », « Corps otages », « Amnesia », « Tsunami », « Khamsoun » et d’autres œuvres ont permis à Jalila Baccar de devenir une école. Une vraie.

Mohamed Adar

Une grande figure du théâtre national algérien

abar

Depuis plus d’un demi-siècle, Mohamed Adar brûle les planches par son jeu qui épouse comme un gant ses personnages. Même s’il a joué dans des films, dont certains ont remporté prix et distinctions, le cœur de cet acteur, dramaturge, et metteur en scène algérien a toujours balancé plus vers le quatrième art. A son actif plus de 30 pièces.

«J’ai vu Adar sur scène, au Théâtre national algérien, dans la pièce ‘El ajouad’ du défunt Alloula, huit fois de suite. Adar y était bouleversant». Ce témoignage du réalisateur algérien Hamid Benamra  traduit parfaitement  la qualité exceptionnelle d’un comédien tel que Mohamed Adar. Et, au regard de cela, Hamid Benamra ne pouvait, en 2008, soit 23 ans après l’avoir vu la première fois sur scène, que le choisir pour son film «Rêveries de l’acteur solitaire» (sorti en 2016) qualifié par un journaliste algérien de «portrait furieusement poétique du comédien algérien Mohamd Adar, révélé, il y a de cela une trentaine d’années, par son rôle principal dans la pièce ‘El khobza’», toujours d’Alloula.

Mais voilà, la carrière de Mohamed Adar n’a pas commencé avec «El khobza», même si le théâtre est son pain béni quotidien.

Dès son plus jeune âge, opte pour le théâtre. Il fait l’institut de la commune d’Oran de 1961 à 1964, en marionnettes et théâtre, et y jouera sa première pièce «L’inspecteur du gouvernement» d’après Nicolas Gogol. En 1964, il réussit  un concours pour intégrer l’Ecole nationale d’art dramatique qui vient d’être créée à l’initiative du journaliste, écrivain et dramaturge Mohamed Boudia, et du Théâtre national algérien (TNA), moins d’une année après la nationalisation des théâtres.

Peu après cette formation, Mohamed Adar part faire un stage en France et plus précisément à Montpellier, où il monte, avec d’autres, «Faust» de Goethe. La France n’est pas le seul pays à l’accueillir pour un stage puisqu’il ira se «recycler», comme il aime à le dire, en Union soviétique à l’époque de Gorbatchev.

A son retour de l’Hexagone, il réintègre l’Ecole d’art dramatique, comme stagiaire  et obtient des petits rôles au TNA. A la faveur de  la décentralisation et de la création  du Théâtre régional d’Oran (TRO) en 1968, il est pris par Ould Abderrahmane Kaki, nommé à la tête de cette institution.

Oran lui ouvrira la grande porte. Mohamed Adar est appelé à jouer dans  toutes  les pièces de Ould Abderrahmane Kaki, mais aussi  d’Abdelkader Alloula, où il obtient des premiers rôles, comme dans «El khobza» (1970). Dès lors, il va enchaîner les premiers rôles entre le TRO et le TNA, comme «Monnaie d’or» jouée dans toute l’Algérie et même en Tunisie dans le cadre d’une tournée de trois mois. Ah ! La Tunisie ! Mohamed y revient en 1972 avec «l’homme aux sandales de caoutchouc» de Kateb Yacine, mise en scène par Mustapha Katteb, aux côtés des plus grands acteurs du cinéma et du théâtre algérien, tels, M’hamed Benguettaf, Sid Ali Kouiret, Allal El Mouhib, Sid-Ahmed Agoumi, mais également avec «El Khobza». S’ensuit la représentation d’«El ajouad» en 1985. Enfin en 1998 avec le théâtre Régional d’Oran, il présente «Le cri des femmes» une pièce écrite par le Tunisien Azzedine Madani et mise en scène par ses soins.Mais les voyages d’Adar ne s’arrêtent pas à la Tunisie. Par exemple, avec «Cercle de craie», il fera tout le Moyen-Orient.

Mais Mohamed Adar n’est pas uniquement comédien ou acteur. Il met en scène les textes d’auteurs dramatiques comme «Sarkhet Ennissa» (1998) de Samir Rais et Marir Djamel, ou encore  «La perle» (2005) de Moulefera Aissa. Il est, également, dramaturge. Ainsi, plusieurs de ses pièces ont été publiées et certaines montées par le TRO et d’autres théâtres, comme «Bir el-Messoum» (1978) ou encore « les cerveaux », jouée lors  de la réouverture du Théâtre Régional d’Oran, «El bayadik » (les pions), jouée sur tout le territoire national, «Mimoun Ezzaouali » écrite en collaboration avec Belabbès Lakhdar, « Le Général » écrite à la fin des années quatre-vingts ou encore «El Moukhadhram »  (1995). Il  écrira beaucoup d’autres scénarios dont certains sont même passés sur le petit écran tel que «El Smasri».

En 2001, il quitte le TNA (retraite oblige) mais ne quitte pas le navire. Avec l’association «Masrah El Madina», qu’il crée, il montera pièce après pièce. «Hamma El Fayak», puis «Hamma el Cordonni» qui seront jouées plus de 150 fois. Il collaborera avec Masrah Guelma, et jouera avec Masrah Mascara, puis dans la pièce de M’hamed Benguettaf, «Le collier de perles» avec des comédiens de Chlef, d’Oran, d’Alger et de Mascara.

Que pense-t-il de cette fabuleuse carrière ? C’est quelque chose de formidable. Formidable comme le métier d’artiste qui est un métier noble. Formidable comme l’artiste qu’il qualifie d’«objet rare». Pour lui, l’artiste c’est l’être humain. Pour lui, un artiste est trop fragile.

Et pourtant, Mohamed Adar est solide comme un roc. «Quand j’ai posé l’objectif de ma caméra sur son visage, le cadre n’était pas assez grand pour lui», déclare Hamid Benamra, avant d’ajouter : «Le 22 décembre [2016], il aura 75 ans. Ni son âge, ni ses 54 ans de métier (…) ne pouvaient faire de lui un acteur blasé ou capricieux (…) Il ne discute pas les directives et n’extrapole pas sur la direction d’acteur. Sa confiance est totale et, de ce fait, il met la caméra devant un défi : être à la hauteur de son talent».

Malgré ce talent, Mohamed Adar est un comédien modeste et proche des petites gens. Pour lui, le but d’un artiste n’est pas d’aller jouer pour l’élite ou pour d’autres. Le but d’un artiste est de jouer pour le peuple, pour ceux qui n’ont pas les moyens d’aller au théâtre. Et Mohamed Adar aime jouer pour eux. Il fait du théâtre pour le public algérien. Peut-être pense-t-il que c’est le peu qu’il puisse faire, lui qui dit que le théâtre lui a tout donné, mais qu’il n’a rien donné au théâtre.

Pour Stéphanie Benamra : «Jouer avec Adar est… simple ! Il suffit de le rejoindre dans un imaginaire libre, joyeux et dense». Et l’actrice de mettre en garde : «Mais ne jouez jamais aux Dames avec lui : il vous laissera vous enorgueillir d’avoir remporté la première partie. Ensuite vous n’en gagnerez plus une seule !».

Il est normal pour un roi du théâtre de gagner aux Dames sans… échec !

 

Werewere-Liking

La Reine-Mère des traditions

were-were

Artiste pluridisciplinaire, Werewere- Liking est une écrivaine, peintre, actrice, chanteuse, rappeuse, metteure en scène. Elle est, également, philanthrope, pédagogue, animatrice, opératrice culturelle militante, fondatrice et directrice artistique et philosophique du groupe Ki-Yi Mbock…

Werewere-Liking est un nom qui compte et qui conte dans une Afrique dite noire où la tradition ou plutôt les traditions sont ancrées dans la chair et dans le sang des peuples qui la composent.

Werewere-Liking n’est ni camerounaise, ni ivoirienne. Elle est magnifiquement panafricaine. Panafricaine dans sa manière d’être, de se parer, de penser, de travailler, de créer, d’enseigner. Car Werewere-Liking, celle qui mérite plus que toute autre l’appellation de Reine-Mère (titre tirée du duo de chanteuses qu’elle forma avec sa sœur), est une créatrice et une artiste pluridisciplinaire qui s’abreuve à la source des traditions. C’est sa philosophie.

Werewere-Liking commence jeune sa carrière, sa passion pour l’art. A l’âge où les adolescentes rêvent de grand amour et du prince charmant, la jeune Eddy-Njock (son nom de naissance) aime, aussi Entre 16 et 18 ans, elle chante et elle peint. Peut-être une recherche de soi qui va l’amener à vouloir, sans prétention aucune, le savoir suprême.

A 26 ans, en plus d’être peintre et chanteuse, elle est poète, dramaturge et scénariste. Bien que riche en tradition, le Cameroun semble devenu étroit pour sa soif d’apprendre et de créer. Werewere-Liking quitte son pays natal et ses pas la mènent, en 1978, en Côte d’Ivoire, où elle fait des recherches en tradition et esthétique négro-africaine.

Werewere-Liking a écrit des pièces comme «La queue du diable» et «La puissance de Oum» (1979), «Du sommeil d’injuste» (1980), des contes comme «Liboy li Nkundung, le tambour de l’union» (1982) et «Contes d’initiations féminines», des essais et livres d’art à l’instar de «Du rituel à la scène chez les Bassa du Cameroun» (1979), de la poésie comme «On ne raisonne pas le venin» (1977), des romans à l’instar de  «A la rencontre de…» (1980), «Orphée d’Afrique» (1981) ou encore «Elle sera de jaspe et de corail : journal d’une misovire», et continuera d’exposer en Afrique (Gabon, Nigeria, Mali, etc.) et ailleurs (Suisse, Etats-Unis, Allemagne, France, etc.).

Were Were- Liking, à travers, comme beaucoup l’appellent, le village Ki-Yi, va protéger et entretenir la culture panafricaine traditionnelle sous toutes ses formes. Elle décide de se définir comme prêtresse dépositaire d’un savoir initiatique. Le savoir Ki-Yi, utilisé dans la tradition Bassa pour résoudre les moments de crise collective ou individuelle.

Le savoir-faire de Werewere-Liking ne se limite pas à sa fondation. Elle est également appelée comme formatrice dans des résidences comme pour le chantier panafricain d’écriture dramatique de Grand-Bassam (Côte d’Ivoire), où les jeunes filles, venant de tout notre continent pour suivre l’atelier de jeu d’actrice, boivent ses paroles comme du petit lait.

Béno SANVEE

«Allouwassio», que du bonheur !

 

beno

Béno Sanvee arpente, depuis des décennies, le monde pour partager avec le public les légendes de notre continent l’Afrique. Ce conteur togolais est à la fois comédien, chanteur, musicien, mime, également diseur de poèmes. Il s’empare de ses textes, légendes, proverbes comme quelqu’un faisant un concert de contes.

«Tout artiste confondu n’ayant plus les moyens de créer meurt artistiquement et chaque mort artistique est une part importante du miroir de la société qui se brise», parole de Kokou Béno Sanvee. Et la parole d’un bon conteur vaut son pesant d’or. Surtout en Afrique où l’oralité a encore son mot à dire. Et Béno Sanvee a toujours eu son mot à dire. Un conteur comédien, un comédien conteur dont le parcours, qui s’étend sur près de 40 ans, pourrait être le sujet d’un… conte.

Il était une fois…

Il était une fois un petit Kokou Béno Sanvee. Un petit Kokou Béno Sanvee qui habitait non loin du Centre culturel français de Lomé, capitale du Togo son pays. Un petit Béno Sanvee, qui, ébloui par les feux des projecteurs des spectacles qu’il voyait en cachette, décide de devenir comédien au grand dam de son papa.

Comment ! ? Un comédien dans la famille ! ? Un «amuseur public qui manque d’objectif sérieux» ! ? Quel malheur ! Quel déshonneur ! On peut très bien imaginer ce qui a pu se passer dans la tête de ce père qui avait tout misé sur ce fils aîné.

Mais, le petit Béno Sanvee, devenu grand, ne démord pas de son idée. Il sera comédien malgré le déplaisir que cela fait à son père jusqu’à une certaine année 1977…

En 1975, il est engagé, par le ministère de la Culture, comme comédien au sein du Théâtre national du Togo. Une grande satisfaction pour Béno Sanvee, qui s’était, seulement, essayé à des groupes artistiques scolaires. Un rêve qui se réalise enfin ! Mais sa plus grande satisfaction, il l’obtient en 1977, quand son père va voir «On joue la comédie» de Sénouvo Agbota Zinsou, dans laquelle son fils tient le rôle principal, et pas n’importe quel rôle, celui de Chaka. Le papa est conquis comme l’ont été les différents publics qui ont vu la pièce avant lui.

Cette reconnaissance paternelle est peut-être le plus beau prix qu’il a obtenu dans sa carrière et sa vie. Plus beau que les deux premiers prix de déclamation poétique qu’il a reçus au collège (1973 et 1974). Plus beau que le premier prix de la meilleure prestation artistique décerné par la télé togolaise (1978). Plus beau que le premier prix de la meilleure mise en scène pour «Vérité au creux du mensonge» (1982), que la médaille d’or conte au 2èmes Jeux de la Francophonie, que le prix de la Fraternité au Festhef (2001), que les premier prix et prix de la mise en scène au Festha (2002). Et peut-être plus beau que le diplôme de mérite du ministère togolais de la Culture (2005).

Et grâce à la bénédiction de son père, Béno Sanvee peut continuer sa carrière d’artiste comédien, metteur en scène, conteur et musicien –il joue du saxo– le cœur léger et la foi en sa passion plus grande.

Kokou Béno Sanvee n’a pas attendu Godot pour se propulser depuis «On joue la comédie». Il en a fait du chemin comme tout bon comédien. Entre spectacles de contes et autres pièces, ateliers de théâtre qu’il dirige, fictions dans lesquelles il joue, et manifestations culturelles qui jalonnent son parcours, c’est près d’une centaine d’événements, sans compter ses œuvres écrites, que celui que l’on appelle Allouwassio peut se targuer sur son CV.

Allouwassio ? Un surnom qui lui vient d’une œuvre de Guillaume Oyônô Mbia, «Trois prétendants, un mari». Dans cette pièce, il jouait un prétendant auquel on lançait, pendant un mariage, «Allouwassio !», une interjection censée porter bonheur aux jeunes mariés. Un peu comme «Mabrouk !» chez nous.

Tout au long de son chemin artistique, Kokou Béno Sanvee va faire de ces rencontres qui ajoutent encore plus de sel et de piment à un parcours. Tout d’abord, il crée, à la fin des années 80, la compagnie Zitic avec des amis artistes. Une compagnie dont les spectacles de contes ont du succès, mais qui va s’étioler (chacun des membres qui la composent courant vers son propre destin artistique) et malgré la tentative de retour à la fin des années 2000.

Cependant, Béno Sanvee ne baisse pas pour autant les bras. Il crée, en 2010, une nouvelle Compagnie qu’il baptise Ziticomania pour Zinaria Tiata Conte Compagnie Allouwassio, et formé de trois musiciens, lui au saxophone, Eustache Kamouna à la guitare, et Anani Gbétéglo, un ancien de la première compagnie Zitic, aux percussions, pour continuer à être «au service de la parole». D’ailleurs, Allouwassio déclare : «Le travail de recherche de ce trio est un nouveau souffle qui me permet de continuer mon rêve où la parole et la musique se côtoient merveilleusement».

Outre ce travail, Béno Sanvee collabore avec de grands noms de la mise en scène, togolais, béninois, burkinabè, ou encore français. Ah ! La France ! La France où l’artiste, suite à sa prestation lors de la remise des prix RFI 82, obtient une bourse pour des études en art théâtral. Allouwassio opte pour une école de mime «afin de mettre le travail de la maîtrise du corps au service du comédien» qu’il est. Il aurait pu continuer à travailler à Paris, mais son épouse le persuade de rentrer à Lomé. Ce que femme veut… et sans regret.

L’un des moments forts de la carrière de Kokou Béno Sanvee va être provoqué par sa rencontre avec Hassane Kassi Kouyaté en 1992, sous la direction de qui il va jouer dans «Les enfants de l’univers» (2006), un spectacle de contes avec lequel ils font sept mois de tournée en France et en Suisse ; puis «En attendant Godot» de Samuel Beckett (2007). Cette création est un moment magique pour Allouwassio puisqu’elle lui donne l’occasion de rencontrer et de côtoyer Sotigui Kouyaté qui y tient, également, un rôle. L’entente est parfaite. Les deux hommes se considèrent comme père et fils.

Béno Sanvee va continuer à travailler avec Hassan Kouyaté d’abord sur «Maître Harold» d’Arthol Fugard (2008), «Une Iliade» (2009) et «Kouta» (2013) de Rene Zahnd ; soit une véritable odyssée.

Allouwassio n’a pas fini sa route. Il continue son chemin là où on fait appel à son savoir-faire et là où il peut partager avec le public les légendes de son continent. Il est actuellement dans une création avec la compagnie La Fabrik, «Si tu sors, je sors» dans laquelle il tient le rôle du parolier. Tout un programme !

In Memorium

Par devoir de mémoire. Pour ne pas oublier ce qu’ils ont fait pour le théâtre et la Culture…

Artistes concernés :

  • Moncef Souissi (Tunisie)
  • Saïda Sarray (Tunisie)
  • Ahmed Snoussi (Tunisie)
  • Ahmed Ameur (Tunisie)

Jeudi 24 novembre 2016

Lieu : Le Mondial

18h30 : hommage Tayeb Sadikki (Maroc)

TAYEB SADDIKI

La perle de Mogador

tayeb

 «Tayeb Saddiki est l’un des mastodontes du théâtre marocain. Il a non seulement traversé et imprégné toute l’histoire moderne du théâtre marocain, mais il est l’un des plus prolifiques et des plus créatifs hommes de théâtre dans notre pays et dans le monde arabe (…)».

C’est en ces termes que l’écrivain marocain Ahmed Massaia présentait Tayeb Saddiki, dans son ouvrage intitulé «Répertoire du théâtre marocain».

A sa disparition en février 2016, Tayeb Saddiki est qualifié par un présentateur à la télé marocaine de «monument du théâtre de la scène artistique du Maroc, l’un des plus grands dramaturge du monde arabe, peut-être même l’équivalent d’un Orson Wells national qui avait le talent immense et l’énergie quasi-intacte  jusqu’au dernier acte de son existence»

Résumer le parcours artistique de cet artiste qui a rayonné sur le Maroc et le monde arabe, s’avère donc une tâche ardue, tellement ce  parcours est riche et varié.

Tayeb Saddiki est né, un certain 5 janvier 1939, à Mogador, qui deviendra à l’indépendance du Maroc, en 1957, Essaouira. A-t-il été influencé par cette ville pluriculturelle aux remparts surplombant l’océan Atlantique ? Peut-être !

En tout cas, son ouverture d’esprit et ses qualités humaines lui permettent de devenir un artiste pluridisciplinaire : acteur, metteur en scène, scénographe, dramaturge, calligraphe, romancier, écrivain, directeur de théâtre et de compagnies de théâtre. Certains célèbres comédiens marocains lui doivent beaucoup, et le répertoire artistique de l’‘empire chérifien’ aussi.

C’est en 1953 que Tayeb Saddiki entame sa carrière ; une carrière bien remplie : 36 pièces de théâtre adaptées des plus grandes œuvres universelles (dont «En attendant Godot» et «Le jeu de l’amour et du hasard»), 24 pièces originales (comme «Maqamat Badii Ezzamane el Hamadani» et «Jnane Chiba»), mise en scène de 85 pièces de théâtre (à l’instar de «Al Harraz» et «Massiratouna»), et rôle dans une cinquantaine de créations, outre le cinéma où il est apparu dans une dizaine de films aussi bien marocains qu’étrangers. Tayeb Saddiki est considéré comme «l’homme de théâtre qui monta le plus grand nombre de fresques historiques». D’ailleurs, au décès de l’artiste, le roi du Maroc, Mohamed VI a dit «se remémorer avec considération les nobles qualités du défunt ainsi que l’esprit créatif raffiné dont il a fait montre durant un demi siècle, à travers des œuvres théâtrales éternelles en tant que dramaturge, metteur en scène et acteur (…) Le défunt a veillé à puiser la thématique de ses œuvres dans le patrimoine culturel marocain authentique ce qui lui a valu l’admiration et la considération d’un large public, amateur de théâtre tant au Maroc qu’à l’étranger».

En 1953, Tayeb Saddiki est comédien dans des adaptations de Molière, comme «Les fourberies de Scapin» qui devient «’Amayel Jha» (pièce qui le consacrera comme comédien à Paris), ou, encore, de Beaumarchais, comme «Maalem Azzouz» tirée du «Barbier de Séville», avec la «Troupe Attamtil Al Maghribi», qu’il quitte  pour retourner plusieurs fois en France pour poursuivre des stages. Tout d’abord en matière de régie, au Théâtre National Populaire de Paris sous la direction de Jean Vilar, puis pour une formation à la Comédie de l’Ouest, basée à Rennes, et des stages de perfectionnement à l’Ecole Supérieure de Strasbourg, mais également (proximité peut-être oblige !) au Berliner Ensemble d’Allemagne.

Riche de tous ces acquis, il retourne au Maroc, en 1957, et fonde le Théâtre ouvrier. Mais c’est en 1960 qu’il va monter sa propre troupe : «Troupe du théâtre municipal de Casablanca», avant de revenir à la «Troupe Attamtil Al Maghribi», et de créer la «Troupe Saddiki», en 1963. Durant son mandat de directeur général du Théâtre municipal, de 1964 à 1977, Tayeb Saddiki va fonder une nouvelle troupe, «Masrah ennas» (ou Théâtre des gens), à travers lequel le patrimoine culturel oral marocain est mis en exergue, par des recherches poussées aboutissant à la création de  pièces de théâtre. Pour Mouncef Kettani, président de la Fondation Tayeb Saddiki, «en fondant le « Théâtre des Gens« , Saddiki a ouvert une voie qui est plus que jamais d’actualité : celle d’un pays et d’une nation conscients de la richesse, de l’authenticité et des bienfaits de leur culture et aussi, bien entendu, la magie du théâtre. Le théâtre dans toutes ses dimensions…».

L’artiste aurait pu s’arrêter là, mais dans la même optique que «Masrah ennas», il va créer, pendant la saison 1974/1975, le «Théâtre jawal», théâtre ambulant de 400 places, afin que le théâtre aille vers les petites gens. Un journaliste marocain a même écrit que Tayeb Saddiki était «constructeur avec le peuple», puisqu’il a doté le Maroc de son premier théâtre privé : le théâtre Mogador (2010), un «espace ouvert à toutes les formes d’expressions artistiques».

Tayeb Saddiki n’est pas un inconnu en Tunisie. Il y est venu plusieurs fois pour participer à des événements culturels tels que les Journées Théâtrales de Carthage, les Journées Cinématographiques de Carthage, qui lui décernent, en 1984, le prix de la première œuvre, pour son film «Zeft».

Tayeb Saddiki avait une relation spéciale avec l’humour et les textes. Il ne manquait pas d’humour, puisqu’à la question d’un journaliste marocain qui lui demandait qu’elle pièce il aimerait mettre en scène, l’artiste lui a répondu : «Une pièce que je n’ai pas encore écrite»… Le dramaturge aimait beaucoup les textes : «Je n’ai en vérité aucun mérite. Je suis né dans les livres. Et j’estime que le livre est ce qu’il y a de plus important parce que seul le livre nous délivre».

Qui dit texte dit livre mais aussi théâtre. Et Tayeb Saddiki avait un regard très critique sur le quatrième art : «Le théâtre dans le monde entier est en régression. Pourquoi ? Parce que les gens préfèrent rester chez eux devant la télé. Le théâtre c’est l’art du faux. Tout ce qu’on fait au théâtre est faux (…). Mais avec des éléments qui sont faux, on arrive à une vérité. Parce qu’il n’y a rien de plus beau qu’un comédien qui est là vivant avec ses gestes, avec sa voix et qui nous émeut». Un comédien un vrai car Tayeb Saddiki était très critique avec certains comédiens : «Quand je vois une pièce drôle marocaine, surtout à la télévision, je n’arrive pas à trouver l’histoire parce que les metteurs en scène laissent les comédiens dirent ce qu’ils veulent. Ils brodent. Il y a très peu de comédiens qui apprennent leur rôle»

Une critique d’un père envers ses enfants car Tayeb Saddiki a considéré le monde comme une grande famille. Mais celle qui comptait beaucoup à ses yeux était sa propre famille, une famille d’artistes : frères (décor et dramaturgie), notamment Abderrazek, sœur (costumes), beau-frère (une sorte de bras droit).

MONCEF SOUISSI

L’un des derniers dinosaures

La famille du théâtre en Tunisie est en deuil.

Avec la disparition de Moncef Souissi, qui  a pris tout le monde de court, même si nous savions que son état de santé se détériorait rapidement, le théâtre tunisien, perd l’un de ses «fondateurs» et de ses «bâtisseurs».

Elle est loin d’être aisée la tâche de résumer le parcours  artistique, oh combien riche, de Moncef Souissi, acteur et metteur-en-scène qui  a joué et mis en scène de nombreuses pièces et a interprété divers rôles au cinéma et à la télévision. … Nous  nous contenterons donc d’une esquisse d’une partie de sa vie, largement consacré au 4e Art.

Mohamed Moncef Ben Ezzeddine Souissi naît le 1er  janvier 1944 à Tunis. Dès son jeune âge, il baigne dans le monde du journalisme et du théâtre puisque son père exerce, dans les années 50, en tant que rédacteur en chef dans un journal de l’époque et est passionné de théâtre ; passion qui  le conduit à rejoindre «Jamaït al kawkeb ettamthili», puis la troupe de la municipalité de Tunis (créée en 1954), à écrire des textes et à en adapter d’autres pour le théâtre. Si Ezzeddine emmène son fils avec lui aux répétitions des pièces de théâtre et aux représentations auxquelles il participe. Il faut ajouter à cela que Moncef Souissi voit le jour à Halfaouine, quartier populaire, où la vie culturelle est particulièrement vivace. Ce cadre de vie semble avoir donné l’envie au petit Mohamed Moncef d’imiter tout ce qu’il voyait. C’est donc naturellement que Souissi possède, dès son enfance, un don pour le théâtre, et obtient son premier rôle à… douze ans !

Les années passent et son engouement pour le théâtre grandit. Ainsi, il crée et veille aux destinées de plusieurs troupes dont celle du Kef. Selon une publication de Ridha Najjar, faite en 1977 pour l’université d’Aix, «en novembre 1967, Moncef Souissi, Premier Prix du ‘Centre d’Art Dramatique’ (CAD) et Prix du Président de la République de la promotion 1965, élève de Roger Planchon, aidé par les autorités locales, crée la ‘Troupe Permanente du Kef’». Et dans la partie intitulée «Aux origines du théâtre en Tunisie, son rapport au pouvoir politique et médiatique», co-écrite par Sofiane Ben Farhat, Ridha Boukadid et Nozha Smati (in numéro n°58/2008 de la revue «Horizons maghrébins»), on peut lire, en page 116 : «Parmi les signataires  du manifeste des Onze, un seul, Moncef Souissi sera chargé en janvier 1967 de fonder une troupe théâtrale au Kef». Rappelons, en passant, que le «manifeste des Onze» (1966) prônait la rupture avec la pratique dite élitiste d’Aly Ben Ayed. Justement, toujours dans cette partie consacrée aux origines du théâtre chez nous, il est écrit «Souissi dirigera la troupe du Kef de 1967 à 1976. Sa première production fut présentée au public en juillet 1968. El Heni Bouderbala, adaptation de Georges Dandin de Molière, par les soins du metteur en scène lui-même, se devait d’être l’application des recommandations du manifeste des Onze. De Brecht, Souissi reprendra des techniques de jeu, de mise en scène, de relations au public, débarrassées de leur idéologie, de leur pensée, de leur dialecte, puisque l’objectif est de rejoindre sur son terrain, pour le défier, le genre de théâtre qui régnait alors sur la scène tunisienne : du vaudeville bon marché’. Objectif atteint, et défi relevé brillamment. Dans le cadre de la Troupe du Kef, Moncef Souissi aura mis en scène onze pièces de théâtre et une opérette. Parmi les onze pièces quatre sont d’auteurs tunisiens (Ahmed Qdidi, Ezzeddine Madani et Samir Ayadi), les sept autres sont des adaptations du répertoire universel (Ryùnosuke Akutagawa, Carlo Goldoni, Molière, Georges Schehadé, et Alfred Faraj)».

Le passage de Moncef Souissi au Kef a marqué les esprits. Voici ce qu’en dit, dans une interview qu’il a accordée au journal La Presse, (fin juin 2012), le comédien Raouf Ben Amor : «L’expérience la plus extraordinaire de ma carrière, je l’ai vécue aussi suite à une initiative personnelle du gouverneur de Gafsa, dans les années 1972, Tahar Boussemma. Après son passage au Kef, ce gouverneur, affecté à Gafsa, a voulu reprendre l’expérience du théâtre de Moncef Souissi». Dans une autre édition de La Presse, l’on peut lire : «Moncef Souissi partit en 1972 pour Gafsa où il fonda une troupe régionale dirigée par Mohamed Raja Farhat. Plusieurs comédiens rejoignirent Souissi à Gafsa, en provenance du Kef : Aïssa et Nagia Harrath et Abdellatif Keïreddine (…) Tahar Bousemma allait ensuite être nommé gouverneur de Kairouan et, rebelote, le voilà donc qu’il demande à Moncef Souissi de créer une troupe théâtrale à Kairouan». Mais l’artiste envoya à Kairouan Abdallah Rwached, avec des comédiens de la troupe du Kef, comme Mongi Ben Brahim, Moncef  Saïm, Noureddine Aziza et Raouf Ben Yaghlène».

Après ces péripéties régionales, Moncef Souissi s’occupe de la Troupe municipale de Tunis, en remplacement de Mohsen Ben Abdallah et du Théâtre national tunisien, qu’il fonde puis dirige de 1983 à 1988. Entre temps, en 1979, il part pour le Golfe  afin d’y enseigner à l’Institut supérieur des arts dramatiques du Koweït et fonder des troupes nationales. Cet appel de l’Orient a-t-il été provoqué par un événement qui s’est déroulé en 1977 ? Sûrement, puisque Ridha Najjar dans un article intitulé «Le théâtre tunisien en 1977» écrit «Sur le plan du monde arabe, il faut signaler que le théâtre tunisien a été primé au ‘Festival du Théâtre Arabe de Damas’ au printemps de 1977. Avec «L’Enigme», production de 1976, texte de l’Egyptien Ali Salem, mise en scène de Moncef Souissi, la «Troupe de la Ville de Tunis» a en effet remporté le prix de la Critique koweitienne».  Comme quoi un prix peut influencer une vie…

Ahmed SNOUSSI

«Yves-la douceur» aimé de tout cœur

Ahmed-Snoussi

Plus connu au cinéma et surtout à la télévision, Ahmed Snoussi n’en a pas moins commencé par le théâtre. Celui qui fut surnommé par ses amis «Yves-la douceur» a été aimé de tout cœur, par la plupart des Tunisiens, pour ses différents rôles qu’il a interprété haut-en-couleur. Il restera dans les mémoires surtout pour ses personnages de paysans, Mais il a su prouver qu’il pouvait incarner des intellectuels…

 

«La vie est un moment qui doit être vécu pleinement, si tu as des rêves, des objectifs, donne-toi au maximum, tu y parviendras et Dieu t’aidera. La maladie n’est pas la pire douleur, c’est l’absence de certains compagnons de route qui blesse (…)», avait lancé le comédien et acteur Ahmed Snoussi, quelques temps avant sa disparition.

Sa vie, Ahmed Snoussi l’a vécue pleinement, avec des hauts et des bas comme toute vie. Mais lui a su marquer la sienne par sa présence et sa prestance aussi bien sur scène qu’à l’écran, petit ou géant, tout en jouant la discrétion dans sa vie privée.

Originaire de Sers, dans le gouvernorat du Kef, Ahmed Snoussi quitte sa ville, à l’âge de 8 ans, emmené par sa famille pour s’installer à Tunis.

Elève du Centre d’art dramatique en 1962, il rejoint la troupe théâtrale de Sfax en 1967, puis un an plus tard, la troupe du Kef dirigée par Moncef Souissi. Pour toujours en apprendre plus, il part pour la France, en 1974 et y reste une décennie. Mais l’appel du pays est plus fort. Il y revient et crée sa propre troupe et prend part à des pièces et des films.

On raconte, dans le journal Le Temps du 08 septembre 2008, qu’il a eu «comme figure initiatique, son maître d’école Adel Ounis. Puis Zmerli, Agrebi, ou encore Serge Eric… qui prirent le relais de la passion, contribuèrent à la nourrir… et la navé va». Et la navé s’en est allée emportant Ahmed Snoussi dans une longue traversée semée de pièces, de séries et de films. Et tel un prince, il a su assurer et assumer tous les rôles proposés, prenant le temps de lire et d’étudier les scénarios qu’on lui proposait et gérant plusieurs projets artistiques. Et toujours dans ce numéro du journal Le temps, on peut lire «De l’effervescence créatrice du Kef de ces années-là, jusqu’au retour à Tunis, et le passage à la télévision ou encore au cinéma, avec toujours le théâtre en ligne de mire, Ahmed Snoussi, solaire et charismatique, ne s’est jamais départi d’une bonne dose d’humour qui est, pour lui, le meilleur moyen de prendre de la distance par rapport à tout ce qui tourne –pas rond- ici-bas, préférant en rire, plutôt qu’en pleurer, et bravant, le regard souverain, et comme détaché de tout, toutes les tempêtes. Pourvu qu’il puisse exercer, avec son aisance coutumière, fruit de longues années de travail acharné, conjugué à un don certain, qui est don de soi et don de cœur, son art de comédien».

Son art, Ahmed Snoussi aurait voulu le vivre dans différents rôles. Parlant de son personnage de Mouldi, dans «Le chant de la Noria» d’Abdellatif Ben Ammar, l’artiste a déclaré «il y a une inter-relation entre le comédien que je suis et le personnage que j’incarne dans ce film. (…) Ce qui me séduit dans ce personnage, c’est sa manière d’être de transcender tous les besoins sociaux. (…) Personnage imprévisible, tantôt attachant, tantôt détestable, tantôt serein tantôt impulsif et colérique. Je peux donc jouer autre chose que les rôles de paysans comme je le prouve dans ce film».

Son art, Ahmed Snoussi aurait voulu le vivre jusqu’au bout. Donnant quelques mots à Imen Abderrahmani du journal Le quotidien, il dit : «J’ai quelques amis qui m’appellent de temps à autre pour demander de mes nouvelles. Je n’accuse personne car même avant je n’avais pas beaucoup d’amis. Mais ce qui me révolte sincèrement c’est l’ignorance dans laquelle me tiennent les réalisateurs au cinéma comme à la télévision. Je ne sais pas pourquoi ils croient que ma maladie m’empêche de travailler ? Je n’ai aucune réponse à cette question». Pourtant Snoussi a toujours été égal à lui-même, sachant captiver l’attention du public. «Acteur et metteur en scène attaché à son métier et aimé de ses collègues, il a laissé une soixantaine de productions théâtrales dont des reprises d’œuvres universelles à l’instar de l’œuvre de Shakespeare, Sophocle, Molière et Lorca mais aussi «Caligula» qu’il a présenté avec feu Ali Ben Ayed en 1965. Au cinéma, il a joué dans plusieurs longs-métrages tunisiens dont «Sejnane» d’Abdellatif Ben Ammar (1973), «Le Soleil des Hyènes» de Ridha Béhi (1977),  «Le Prince» de Mohamed Zran (2004). A la télé, ce sont des rôles inoubliables que retiendra le grand public de l’artiste à l’instar de son personnage au feuilleton «Eddouar» (1992), «Al khouttab al-bab» (1996/1997) (…) et d’autres encore».

La maladie ne l’a pas empêché de produire. D’ailleurs, il travaillait sur le texte de sa nouvelle pièce «Hdith qhaoui» que l’on peut traduire par «Discours des cafés». Et la mort n’a pu effacer près de trente ans de carrière.

Laissons les derniers mots à sa compagne de toujours, Hélène Catzaras, qui, dans un entretien accordé, en août dernier, au Festival International du Film Amateur de Kébilia (FIFAK), a déclaré : «(…) Ahmed n’a jamais été administration ou ministère. Il a toujours été un homme libre et indépendant. Et il a gardé ça jusqu’au bout. Il n’a jamais voulu faire partie des rouages et des clans. Il m’a appris cette philosophie. (…) Les gens connaissent ses textes, son travail. Et ils regardent ses œuvres en boucle. (…) Ahmed n’aimait pas les enterrements, quand on l’a porté en terre, il y avait énormément de monde. Et là je lui ai dit Ahmed si tu voyais un peu ce qui se passe, Sa dernière sortie était belle. Ce n’était pas macabre, c’était plutôt esthétique. Comme dans une tragédie grecque, il était salué par des centaines de personnes. (…) Ahmed disait [à ses deux enfants] tout le temps de ne pas se mettre dans le monde théâtral ou cinématographique parce que c’est très dur, très compliqué. [Il leur disait] faites autre chose, la vie ce n’est pas ça !». Mais sa vie à lui c’était ça !

AHMED AMEUR

«La mémoire du théâtre»

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Ecrivain, journaliste, dramaturge, Ahmed Ameur aura marqué une époque : la nôtre. Discret à sa manière, l’homme de plume a su faire passer ses messages en toute sérénité. Pilier de Dar Assabah, où il fait le plus clair  de sa carrière journalistique, celui que certains surnomment «la mémoire du théâtre» était affable, chaleureux et un brin moqueur, mais sans méchanceté.

 

Ahmed Ameur avait ce caractère chaleureux qu’ont, en général, les gens du sud. Il était comme une «degla fi ajarinha» (une date dégla dans sa branche), avait la verve des illustres écrivains qui l’ont précédé : Aboul Kacem Chebbi, Béchir Khraïef, Moheiddine Khraïef, et bien d’autres encore, originaires de cette terre des passions brûlées qu’est Nefta. Peut-être étaient-ce ses et ces racines qui l’ont poussé vers l’écriture.

Car Ahmed Ameur, qui est né en 1951, dans la ville de Metlaoui, avait orienté le début de sa carrière professionnelle vers les affaires sociales et l’éducation. Mais, l’appel de la plume a été plus fort que tout et il embrassa la carrière de journaliste dans les années 70, travaillant le plus grand nombre d’années au journal Essabah, pour lequel il a été rédacteur-en- chef du service culture dans les années 1980-1990, et à l’hebdomadaire «Essada » («Les Echos» paraissant le samedi.

Sa belle plume, Ahmed Ameur l’utilisait également pour le théâtre. Changeant sa casquette de journaliste pour celle de dramaturge, il écrivit de nombreuses pièces, dont l’indéniable succès «Hamma Jridi» interprétée par Abdelkader Mokdad et présenté par la Troupe de Gafsa, qui a produit de nombreuses autres pièces du défunt, comme «Ammar Bezouar». Nous pouvons citer d’autres pièces comme «El arij», «El jrad», «Mor wa hlou», «Photocopie», «El souk». Sa dernière pièce en date, «Selfie», est un monodrame, mis en scène par Taher Issa Ben Larbi et interprété par Ikram Azzouz, qui raconte le quotidien d’un éboueur, les contraintes de son  travail et les effets notoires de la pollution sur son organisme. Ahmed Ameur aimait écrire et n’était pas rebuté par cette tâche, tant que son imagination continuait à nourrir sa plume, et peu importe pour qui il écrivait : troupes professionnelles ou amateurs.

Ces écrits pour le théâtre lui voudront plusieurs prix tunisiens et arabes, comme pour sa pièce «Lam iqbar el ahya».

La télé et la radio trouvèrent, aussi, grâce à ses yeux, même s’il leur donnait moins d’importance que la scène. Le nom d’Ahmed Ameur était souvent associé à celui d’Abdelkader Mokdad pour lequel il écrivit une sitcom intitulée «Ahwal», diffusée par la télé nationale au milieu des années 90.

Sa connaissance du secteur culturel et sa disponibilité lui ont permis de participer, tout au long de sa carrière, à la mise en œuvre de différents événements, comme les Journées théâtrales de Carthage pour lesquelles il faisait partie du comité directeur durant plusieurs éditions et supervisa leur bulletin, ou encore le festival de La Goulette qu’il présida, tout comme le comité culturel régional de Tunis. Il faut ajouter à cela qu’Ahmed Ameur participa à de nombreux jurys de concours de théâtre national et régional et a été un membre de certains comités sectoriels du ministère de la Culture comme le comité d’orientation théâtrale. En outre, il avait un rôle essentiel et son mot à dire dans les comités relevant du ministère de la Culture pour la subvention et l’acquisition des productions théâtrales et l’attribution des visas d’exploitation. Il était également membre du jury à la Banque tunisienne et a pris la direction du comité culturel régional du gouvernorat de Tunis.

Mais Ahmed Ameur n’est pas connu uniquement en Tunisie, puisqu’il a participé à des manifestations théâtrales telles que le festival de théâtre expérimental du Caire, celui de Bagdad et les festivals de pays du Golfe.

Malgré toutes ses activités, ce journaliste, écrivain, dramaturge donnait une grande place à sa famille et à ses deux enfants. Comme quoi l’un n’empêche pas l’autre…

Saïda Sarray

Une «Kahéna» s’en est allée

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L’artiste Saïda Sarray était plus connue à la télévision que sur les planches de théâtre. Pourtant, elle commençait à fouler la scène et à y marquer ses pas. Elle aurait pu faire une véritable carrière dans le quatrième art, mais le destin en a voulu autrement.

 

Lorsqu’on dit Saïda Sarray, nombre de personnes pensent de suite au feuilleton ramadanesque «Layali el bidh» puis à d’autres œuvres télévisées. Pourtant, Saïda Sarray avait une prédisposition pour le théâtre ; une prédisposition qui aurait pu l’emmener loin et faire d’elle une des meilleures comédiennes de Tunisie, voire du Monde arabe.

Elle avait joué avec Moncef Lazhar, il y a de cela plus d’une décennie. C’est à ce moment que Saber El Hammi la remarque et remarque sa présence scénique. Il lui propose, donc, de jouer dans sa pièce «Hassouna Lili» qui a fait l’ouverture du Festival international de Hammamet en 2006.

A partir de ce moment, Saïda Sarray va se consacrer aux productions télévisées, laissant quelque peu le quatrième art de côté. Mais l’appel de la scène est plus fort. Et, en 2014, Saber El Hammi lui offre l’opportunité de fouler de nouveau les planches dans un monodrame qu’il met en scène, «El Kahéna», sur un texte de Boukchir Douma. Le choix de Saber El Hammi s’est porté sur Saïda Sarray car il a déclaré qu’elle était «une comédienne vraie avec une bonne énergie et qui possédait un grand d’amour pour la scène».

Et voilà une femme de son temps dans la peau d’une… femme de son temps, mais avec des ressemblances. Voilà un texte écrit en arabe par un admirateur ou une admiratrice de l’actrice en son honneur le 26 juin dernier, et que nous avons traduit en français. L’on peut y lire : «Elle est la Kahéna. Elle est majestueuse. Elle est le rire et le sourire. Elle est la parole agréable et le cœur généreux. Elle est l’âme légère passionnée et que l’on aime. Elle est la femme forte et patiente. Elle est les couleurs. Elle est l’espoir et les rêves. Sa croyance en Dieu est grande et son espoir en la vie plus grand encore».

En octobre 2015, elle participe aux Journées Théâtrales de Carthage grâce à la pièce «Jamra el hawa». Elle aurait pu continuer sur sa lancée avec «Seb3a sebaya» de Dalila Meftahi. Mais le destin en a voulu autrement…

 

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